UNIR POUR DEVELOPPER

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IL EXISTE UNE AUTRE PAUVRETÉ, UNE PAUVRETÉ INTÉRIEURE

« IL EXISTE
UNE AUTRE PAUVRETÉ,
UNE PAUVRETÉ INTÉRIEURE »
 
Eckhart, Sermon 52
Il est deux sortes de pauvreté : une pauvreté extérieure, elle est bonne et il faut hautement la louer chez l'homme qui la pratique volontairement pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus Christ, car lui-même l'a pratiquée sur terre. De cette pauvreté je ne veux pas parler davantage maintenant, mais il existe encore une autre pauvreté, une pauvreté intérieure, celle qu'il faut entendre par la parole de Notre-Seigneur quand il dit : « Heureux sont les pauvres en esprit. »[...]


En premier lieu, nous disons que celui-là est un homme pauvre qui ne veut rien. Certaines gens ne comprennent pas bien ce sens; ce sont les gens qui s'attachent à la pénitence et aux exercices extérieurs que ces gens tiennent pour importants parce qu'ils s'y cherchent eux-mêmes. Que Dieu les prenne en pitié d'avoir une si pauvre connaissance de la divine vérité. Ces gens sont nommés saints sur les apparences extérieures, mais intérieurement, ce sont des ânes, car ils ne savent pas discerner la divine vérité. Ces gens répètent bien qu'un homme pauvre est celui qui ne veut rien, mais ils l'interprètent en ce sens que l'homme doit vivre sans jamais accomplir en rien sa volonté et de plus qu'il doit s'efforcer d'accomplir la toute chère volonté de Dieu. Ces personnes ont une position juste car leur opinion est bonne, nous les louerons donc. Que Dieu, dans sa miséricorde, leur donne le royaume des cieux. Mais moi je dis dans la vérité divine que ces personnes ne sont pas des personnes pauvres ni pareilles à des personnes pauvres. Elles sont en grande considération aux yeux des gens qui ne savent rien de mieux, mais je dis que ce sont des ânes qui n'entendent rien à la vérité divine. En raison de leur bonne intention, qu'elles obtiennent le royaume des cieux, mais de cette pauvreté dont nous voulons maintenant parler, elles ne savent rien.

Si on me demandait ce qu'est un homme pauvre, qui ne veut rien, je répondrais : tout le temps que l'homme est tel que c'est sa volonté de vouloir accomplir la toute chère volonté de Dieu — cet homme n'a pas la pauvreté dont nous voulons parler, car cet homme a une volonté par laquelle il veut satisfaire à la volonté de Dieu et ce n'est pas la vraie pauvreté. Car si l'homme doit être véritablement pauvre, il doit être aussi dépris de sa volonté créée qu'il l'était quand il n'était pas. Car je vous dis par l'éternelle vérité : tout le temps que vous avez la volonté d'accomplir la volonté de Dieu et que vous avez le désir de l'éternité et de Dieu, vous n'êtes pas pauvres, car seul est un homme pauvre celui qui ne veut rien et ne désire rien [...].


En second lieu est un homme pauvre celui qui ne sait rien. Nous avons dit parfois que l'homme devrait vivre comme s'il ne vivait ni pour lui-même ni pour la vérité ni pour Dieu. Mais maintenant nous parlons différemment et nous irons plus loin en disant que l'homme qui doit avoir cette pauvreté doit vivre de telle sorte qu'il ignore même qu'il ne vit ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu; bien plus, il doit être tellement dépris de tout savoir qu'il ne sait ni ne reconnaît ni ne ressent que Dieu vit en lui; plus encore, il doit être dépris de toute connaissance vivante en lui, car lorsque l'homme se tenait dans l'être éternel de Dieu, rien d'autre ne vivait en lui et ce qui vivait là, c'était lui-même. Nous disons donc que l'homme doit être aussi dépris de son propre savoir qu'il l'était lorsqu'il n'était pas; qu'il laisse Dieu opérer ce qu'il veut et que l'homme soit dépris [...].


En troisième lieu est pauvre l'homme qui ne possède rien. Beaucoup de gens ont dit que la perfection consiste à ne rien posséder des biens matériels, et c'est bien vrai en un sens pour celui qui le fait volontairement. Mais ce n'est pas le sens auquel je pense.

J'ai dit précédemment que celui-là est un homme pauvre qui veut non pas accomplir la volonté de Dieu, mais qui vit de telle sorte qu'il est libéré et de sa volonté propre et de la volonté de Dieu, tel qu'il était alors qu'il n'était pas. Nous disons de cette pauvreté que c'est la pauvreté la plus haute. En second lieu, nous avons dit que celui-là est un homme pauvre qui ne sait rien des oeuvres que Dieu opère en lui. Celui qui est ainsi libéré de savoir et de connaître autant que Dieu est libéré de toutes choses — c'est la plus pure pauvreté. Mais la troisième dont nous voulons parler maintenant est la pauvreté la plus claire : celle de l'homme qui n'a rien.

Remarquez ceci avec application et sérieux ! J'ai dit souvent, et de grands maîtres l'ont dit aussi, que l'homme doit être libéré de toutes choses et de toutes oeuvres, intérieures et extérieures, de telle sorte qu'il puisse être un lieu propre de Dieu où Dieu puisse opérer. Maintenant nous parlons différemment. Si l'homme est libéré de toutes les créatures et de Dieu et de lui-même, mais s'il est encore tel que Dieu trouve en lui un lieu où opérer, nous disons : tout le temps qu'il en est ainsi en cet homme, cet homme n'est pas pauvre de la plus extrême pauvreté. Car dans ses opérations, Dieu ne vise pas un lieu dans l'homme où il puisse opérer : la pauvreté en esprit, c'est que l'homme soit tellement libéré de Dieu et de toutes ses oeuvres que Dieu, s'il veut opérer dans l'âme, soit lui-même le lieu où il veut opérer, et cela, il le fait volontiers. Car lorsqu'il trouve l'homme aussi pauvre, Dieu opère sa propre oeuvre et l'homme subit ainsi Dieu en lui et Dieu est le lieu propre de ses opérations, du fait que Dieu opère en lui-même. Ici, dans cette pauvreté, l'homme retrouve l'être éternel qu'il a été, qu'il est maintenant et qu'il demeurera à jamais.

Saint Paul dit : « Tout ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu. » Or ce discours-ci semble se situer au-dessus de la grâce et au-dessus de l'être et au-dessus de la connaissance et au-dessus de la volonté et au-dessus de tout désir — comment donc la parole de saint Paul peut-elle être vraie ? Là-dessus on répondra que les paroles de saint Paul sont vraies. Il était nécessaire que la grâce de Dieu soit en lui, car ce que la grâce de Dieu opéra en lui c'est que ce qui était « accident » devienne « substance ». Lorsque la grâce eut terminé son oeuvre, Paul demeura ce qu'il était.

Nous disons donc que l'homme doit être si pauvre qu'il ne soit ni n'ait en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu'il réserve un lieu, il garde une distinction [...].


Alors Dieu ne trouve pas de lieu dans l'homme, car par cette pauvreté, l'homme acquiert ce qu'il a été éternellement et ce qu'il demeurera à jamais. Alors Dieu est un avec l'esprit, et c'est la suprême pauvreté que l'on puisse trouver.

Que celui qui ne comprend pas ce discours ne s'en afflige pas dans son coeur. Tout le temps que l'homme n'est pas semblable à cette vérité, il ne peut pas comprendre ce discours, car c'est une vérité sans voile qui est venue directement du coeur de Dieu.

Que Dieu nous aide afin que nous puissions vivre pour la trouver éternellement.

Amen.
Le Sermon 52 est tenu pour le plus grand sermon d'Eckhart et c'est à juste titre qu'il l'est. En dépit de sa difficulté, qu'Eckhart reconnaît d'ailleurs en finale, lorsqu'il dit que « celui qui ne comprend pas ce discours ne s'en afflige pas», ce sermon résume le sens de la prédication d'Eckhart qui invite, à la suite de Maxime le Confesseur, à « devenir par grâce ce que Dieu est par nature ». Ainsi illustre-t-il son programme de prédication, qu'il énonce au début du sermon suivant, le Sermon 53, et qui part du détachement pour en venir à l'union à Dieu, par l'actualisation, par la grâce, de « la petite étincelle de l'âme ».

En commentant la Béatitude : « Bienheureux les pauvres en esprit », Eckhart va très loin[1]. Il ne se contente pas de reprendre l'acquis de ses prédécesseurs, même de très illustres, comme Grégoire de Nysse et Albert le Grand. Il en vient à développer son anthropologie qu'on trouve, sous une autre forme, dans le Sermon de l'homme noble ou dans le Sermon 15. À une époque où la pauvreté est réelle[2], Eckhart, qui vit dans un ordre mendiant, ne s'arrête pas à l'aspect concret, social de la pauvreté, c'est une figure qu'il présente : celle de l'homme accompli qui n'est autre que le Christ, qui nous indique le chemin. Ainsi distingue-t-il trois formes de pauvreté : le fait de ne rien vouloir, de ne rien savoir et de ne rien avoir pour préconiser une pauvreté plus haute : la pauvreté en esprit qui consiste à être entièrement ouvert à l'oeuvre de la grâce et qui conduit, alors, à l'union à Dieu. S'il adopte cette gradation, c'est pour essayer de faire comprendre comment par le concours du détachement et de la grâce, l'être humain en vient à la divinisation. En même temps, il reprend l'acquis de l'oeuvre de Marguerite Porete (Le miroir des simples âmes anéanties, qu'il valorise implicitement à une époque où il était condamné) et de la théologie trinitaire, qu'il a développée dans son Œuvre latine pour souligner, à l'encontre du libre esprit, ce qu'il en est de la divinisation véritable.

Eckhart part, tout d'abord, des deux puissances de l'âme : la volonté et l'intellect pour montrer qu'en dépit de leur valeur, elles ne sont pas suffisantes en elles-mêmes, mais qu'il importe de les dépasser. C'est pourquoi il s'attache à faire comprendre le sens réel du non-vouloir. En effet, lorsque celui-ci s'exprime dans l'ascèse, il peut très vite se transformer en quête de soi, au lieu d'être acquiescement à la volonté de Dieu. En tant que prieur et provincial, Eckhart a dû être fréquemment confronté à ce genre de dérive, qu'il met en question en disant que ceux qui s'y enferment « sont des ânes ». Cette parole est rude, mais elle vise à faire passer des pratiques extérieures à une attitude intérieure : celle du « pâtir Dieu ». En d'autres termes, Eckhart exhorte à ne pas rechercher la volonté de Dieu avec sa propre volonté, ce qui la limiterait, mais à l'accueillir librement en elle-même.

Puis il passe au non-savoir. Ce point est assez paradoxal pour un auteur qui, comme Eckhart, a poussé l'intellect à ses limites et qui a adopté une voie noétique. S'il préconise de se détacher du savoir, de le dépasser, c'est, en fait, pour éviter d'enfermer Dieu dans un concept et pour recevoir, au contraire, sa vie de lui. Comme il le dit dans un autre texte, « il s'agit de parvenir à un non-savoir supra-formel [...]. C'est à partir du savoir qu'il faut accéder à ce non-savoir, et notre savoir sera anobli et orné par un savoir surnaturel[3]. » Le savoir comme tel n'est pas mis en cause, mais il se situe encore du côté de la finitude, alors que Dieu est la vie même. Pour en rendre compte, Eckhart a parlé de bullitio, de bouillonnement dans son Commentaire de l'Exode. Il dit ici que « l'homme pauvre ne sait rien des oeuvres que Dieu opère en lui » (p. 147).

Finalement, Eckhart en vient au non-avoir pour parler de la pauvreté véritable. Là encore, il réalise un dépassement, en refusant de réduire cette pauvreté à l'absence de possession de biens matériels. Elle est bien davantage, c'est une attitude qui implique un détachement par rapport à toute oeuvre, qu'elle soit extérieure ou intérieure, qui amène à une libération radicale et à l'ouverture à la grâce de Dieu. Pour résumer cette attitude, Eckhart reprend la phrase de saint Paul : « Tout ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu », qu'il avait déjà longuement expliquée dans le Sermon latin XXV. Il y soulignait que « la grâce est une confirmation, une configuration ou plutôt une transfiguration de l'âme en Dieu et avec Dieu » et que, d'autre part, « elle donne l'être-un avec Dieu, ce qui est plus qu'une assimilation ». Ici, il reprend cette idée de transformation par la grâce et il met surtout l'accent sur le second point : l'unité avec Dieu. C'est pourquoi il met en évidence le changement réalisé dans sa prédication, en précisant que « Dieu ne trouve pas de lieu dans l'homme », non qu'il mette en question la réalité de la création de l'être humain à l'image de Dieu, mais il refuse de situer cette image, c'est ce « quelque chose dans l'âme », ce jaillissement, cette petite étincelle qui conforme au Christ et permet de réaliser l'union à Dieu, de passer, en quelque sorte, du temps à l'éternité, de vivre unifié en Dieu.

En dépit de sa radicalité, Eckhart n'en reste pas à la voie négative, mais il fait ressortir que, plus l'être humain se détache de ce qui est secondaire, plus il est un avec Dieu. Sans doute la théologie trinitaire d'Eckhart n'apparaît-elle pas clairement ici, mais elle sous-tend son propos et l'amènerait à dire, avec sainte Thérèse, que « tout est grâce ». Telle est, en fait, pour Eckhart la pauvreté en esprit, telle que le Christ la préconise : être tout entier ouvert à la grâce de Dieu qui donne de « devenir par grâce ce que Dieu est par nature ».

Notes :

  1. Flasch K., dans Lectura Eckhardi, Stuttgart, 1998, p. 163-199.
  2. Mollat M., Études sur la pauvreté au Moyen Âge, Paris, 1974.
  3. Pfeiffer F., Deutsche Mystiker, p. 15,1. 5-10.


10/11/2012
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